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1.Un développement historique singulier








En 1648, un concordat surprenant devait sceller le destin de Saint-Martin :

" Aujourd'hui 23. mars 1648. sont convenus Messieurs Robert de Lonvilliers, Escuyer (3), sieur dudit lieu, Gouverneur de l'Isle de Saint-Martin, pour sa Majesté Tres-chrestienne, & Martin Thomas, aussi Gouverneur de ladite Isle pour Messieurs le Prince d'Orange & Estats d'Holande ; & Messieurs Henry de Lonvilliers Escuyer, sieur de Bennevent, & Savinien de Courpon Escuyer, sieur de la Tour, Lieutenant Colonel en ladite Isle, et Messieurs David Coppin, Lieutenant d'une compagnie des susdits, qui de part & d'autres, ont accordé, & par ces Présentes, accordent.
 
 

I.

Que les François demeureront dans le quartier (4) où ils sont à present habituez (5), & habiteront tout le costé qui regarde l'Anguille (6) .
 
 


II.

Que les Holandois auront le quartier du Fort, & terres qui sont à l'entour d'iceluy (7) du costé du Sud.
 
 


III.

Que les François et Holandois, habituez dans ladite Isle, vivront comme amys & alliez par ensemble (8), sans qu'aucuns, ny de part ny d'autre se puissent molester, à moins que de contrevenir au present Concordat, & par consequent punissable par les loix de la guerre.
 
 


IV.

Que si quelqu'un, soit François, soit Holandois, se trouve en délict, ou infraction des conventions, ou par refus aux commandemens de leurs Supérieurs, ou quelqu'autre genre de faute, se retireroit de l'autre Nation, lesdits sieurs Accordans s'obligent à le faire arrester dans leur quartier, et le representer à la première demande de son Gouverneur.
 
 


V.

Que la chasse, la pesche, les salines, les rivières, estangs, eaux-douces, bois de teinture, Mines, ou Minéraux, Ports & rades, & autres commoditez de ladite Isle seront communes, & ce pour subvenir à la necessité des habitans.
 
 


VI.

Permis aux François qui sont à present habituez avec les Holandois de se ranger & mettre avec les François, si bon leur semble, & emporter leurs meubles, vivres, moyens & autres ustencilles, moyennant qu'ils satisfassent à leurs debtes, ou donnent suffisante caution : & pourront les Holandois en faire de mesme dans les mesmes conditions.
 
 


VII.

Que s'il arrive des ennemis pour attaquer l'un ou l'autre quartier, lesdits sieurs Concordants s'obligent à s'entre-aider & prêter secours l'un à l'autre.
 
 


VIII.

Que les limitent & partition de ladite Isle, qui se doivent faire entre deux Nations (9), seront remises pardevant Monseigneur le Général des François, & M. le gouverneur de S. Eustache, & les députez qui seront envoyez pour visiter les lieux, & apres leur rapport fait, diviser leurs quartiers, & y proceder comme dit est.
 
 


IX.

Que les prétensions que l'on peut avoir de part & d'autre, seront remises pardevant le Roy de France & Messieurs de son Conseil, & Messieurs le Prince d'Orange, & les Estats d'Holande. Cependant ne pourront lesdits Concordans fortifier ny d'une part ny d'autre, à moins de contrevenir audit Concordat, & de souffrir tous dépens, dommages & interests vers l'autre partie.

Ce fut fait & passé les an & jour que dessus au Mont surnommé des Accords dans ladite Isle ; & ont lesdits sieurs accordans signé les Présentes, où assistoit le sieur Bernard de la Fond, Escuyer, sieur de l'Esperance, Lieutenant d'une Compagnie Françoise à Saint-Christophe. Ainsi signé, DE LONVILLIERS, MARTIN-THOMAS, HENRY DE LONVILLIERS, DE COVRPON, DAVID COPPIN, DE L'ESPERANCE & PITER VAN ZEVN-HVS" (10).

Dès lors, l'île franco-hollandaise héritait de statuts tout à fait singuliers pour une colonie française, de même que Saint-Barthélémy sera fortement influencé par sa période suédoise. Nous rappellerons comment ces statuts ont pu être conservés et adaptés jusqu'à aujourd'hui, car la question du statut des Iles du Nord est d'actualité.

La controverse a été attisée par le développement économique spectaculaire, les représentants locaux se sentant pousser des ailes, et l'état n'étant pas décidé à laisser passer entre ses mains la manne fiscale potentielle.

D'autre part, la situation politique actuelle de Saint-Martin oblige deux états à se rapprocher, mais chacun restant maître chez-soi, dans le but de partager les ressources, et d'assurer un contrôle efficace de ce petit territoire.

L'activité politique actuelle n'étant que le fruit de trois siècles et demi d'évolution, il est nécessaire de connaître les faits économiques et politiques de l'histoire pour comprendre le développement présent.
 

1.1 Histoire, statuts et économie

Saint-Martin et Saint-Barthélémy sont tout d'abord deux cas uniques dans l'histoire de la colonisation française, dominée par le régime de l'exclusif.

Il nous faudra donc déterminer, par l'étude de l'histoire et du développement des Iles du Nord, les éléments ayant généré un régime de faveur de la part de la Métropole.

1.1.1 Contexte historique : les statuts normalement appliqués aux colonies, du XVIIe au XXe siècle

Avant d'étudier plus en profondeur les statuts des Iles du Nord ainsi que leur évolution au cours du temps, il faut exposer les relations existant normalement entre la Métropole et ses colonies. Puisque que le sujet est complexe, et que ce n'est pas le thème central du mémoire, cette étude se limite à la période courant des débuts de la colonisation aux Antilles, jusqu'au XIXème siècle. La période constituée du XXème siècle sera abordée en conclusion du chapitre 1.1.1.

Après avoir étudié l'encadrement appliqué aux colonies, il sera plus aisé de comprendre la singularité des avantages accordés à Saint-Martin et à Saint-Barthélémy.

Le premier système codifié est celui de l'exclusif, mais les bases furent jetées dès la constitution de la Compagnie de Saint-Christophe par le pouvoir royal, en 1626. On peut lire dans la charte de cette compagnie que " D'Esnambuc et Du Rossey prendront possession des îles de Saint-Christophe et autres, et ce, pour y trafiquer et négocier des deniers et marchandises qui se pourront recueillir et tirer desdites îles et de celles des lieux circumvoisins "(11). Déjà la raison d'être des colonies résidait dans l'enrichissement de la seule Métropole.

1.1.1.1 Le système de l'exclusif

Le système de l'exclusif codifie les rapports entre la Métropole et toutes ses colonies durant l'Ancien Régime. Selon Jean TARRADE, la plus claire définition de ce système est fournie par un auteur anonyme, publié par Dupont de Nemours dans son Journal de l'agriculture (12), en 1766 :

" Une colonie de commerce est une Province que la société fait cultiver dans le dessein d'augmenter la masse des productions nationales. Ainsi la pleine propriété de cette Province appartient sans conditions primitives et sans restrictions à la société qui se l'est incorporée ; c'est un véritable domaine de la Couronne, et les habitants envoyés pour peupler et pour cultiver cette Province sont des concessionnaires dont le droit de propriété est restreint non seulement par les loix(13) générales de la société, mais encore par le contrat que leur a octroyé la concession. Celui qui a cédé ou transmis sa possession à un autre, n'a pas eu le pouvoir de délivrer le fond de la restriction dont il est grevé par l'octroi de la concession. Ces restrictions sont

Arthur Giraud qualifiera le système de l'exclusif de " contrat léonin " (14).

Le texte est très clair : tout commerce avec l'étranger est interdit, que ce soit avec les Métropoles étrangères ou leurs colonies, même si ces dernières se trouvent à quelques dizaines de miles marins seulement. Le système ainsi énoncé est tellement dur que si la Métropole ne pouvait envoyer ses bateaux prendre cargaison (en cas de guerre et de blocus maritime par exemple), les productions locales devraient rester en place, sans être vendues. On se trouve alors face à un double monopole : monopole d'achat, et monopole de vente.

Certes, les moyens de surveillance de l'époque ne pouvaient permettre de surveiller la totalité des côtes de l'Empire, surtout dans la région caraïbe où les possessions européennes se trouvent imbriquées les unes dans les autres. Ainsi a sans aucun doute pu se développer une commerce illégal entre les îles, un commerce interlope. Des dispositions tentèrent de le rendre risqué et occasionnel comme par exemple, pour éviter les fraudes, l'interdiction faite aux navires étrangers d'approcher à moins d'une lieue des côtes des îles françaises (15).

Sous la poussée des colons disposés à plus de liberté dans leurs activités, le système dû être en partie allégé, sans pouvoir être supprimé.

1.1.1.2 Le système de l'exclusif mitigé

Le premier régime de l'exclusif mitigé est créé sous l'impulsion de Dubuc en 1765, et s'exercera de 1767 à 1768 (16). Il permettra aux colonies d'acheter à l'étranger ce que la Métropole ne peut leur fournir, et de vendre ailleurs ce que la Métropole ne peut leur acheter. Mais ce régime plus souple sera cependant bien plus sévèrement surveillé et appliqué que celui de l'exclusif et, à la veille de la Révolution, après l'arrêt du 30 août 1784, sous la direction du ministre Castries, s'organise la répression du commerce illicite, de façon efficace ; ceci formera, de 1784 à 1789, un nouveau régime, celui de l'exclusif mitigé (17).

L'exclusif, même mitigé, s'effondre en 1789 avec la Révolution française, et les colons connaissent une courte période de liberté, jusqu'en 1815 (18). A cette époque, les discussions vont bon train en Métropole pour rétablir un code des rapports commerciaux avec les colonies. L'abandon de l'exclusif marque une nouvelle perte de liberté des colonies car, après la crise sucrière du XIXe siècle, le lobby des producteurs métropolitains de sucre arrive à supprimer le système de type monopole bilatéral, ce qui procure cette fois des avantages pour la Métropole :

" L'Exclusif disparaît parce qu'il n'offre désormais plus aucun intérêt pour le capital métropolitain " (19).

En effet, la Métropole ne se voit plus obligée d'acheter le sucre de ses possessions (principale production d'outre-mer), et les colonies se transforment en de simples débouchés, qui se voient encore obligés d'acheter ce que produit la France. L'Exclusif est devenu unilatéral, et Schnakenbourg écrit d'ailleurs, en parlant du sucre terré : " en application de la règle de l'Exclusif, son exportation à l'étranger demeure interdite, et son entrée en France est trop lourdement taxée " (20).

On le voit, le régime imposé par la Métropole à ses colonies est très dur, et apparaît toujours au bénéfice de la France qui, d'une main de fer, pouvait se permettre de faire taire les protestations, depuis le début de la colonisation.

Certes, un traité de libre-échange fut signé en 1860 par les grandes puissances, dont la France, et tout système de pacte colonial disparait, mais en théorie seulement. On pouvait encore lire, en 1935 :

" Si, en principe, le pacte colonial n'est plus dans la loi, il est dans les esprits et les habitudes ; on peut même ajouter : dans les nécessités. Nos colonies ont la liberté de production, d'industrie, de commerce. Pratiquement que peuvent elles en faire ?

[...] Les nécessités de l'heure périlleuse conduisent à un ensemble de mesures restrictives et protectrices où il est difficile de ne pas voir une renaissance, adaptée aux moeurs actuelles, du pacte colonial : lois de contingentement pour mettre les producteurs de la Métropole à l'abri d'une invasion de produits coloniaux tout en revalorisant ceux-ci ; lois de cadenas restreignant progressivement certaines importations étrangères (banane), dans la mesure où elles sont remplacées par des productions coloniales nouvellement créées et en voie de développement ; taxes sur des produits étrangers partiellement reversés aux producteurs coloniaux de denrées semblables dont la culture est menacée de disparaître (café) ; tarifs douaniers protecteurs, [...] mesures rendant obligatoire ou favorisant le transport sous pavillon français. C'est la période actuelle " (21).

Le pacte colonial s'est ainsi perpétué jusqu'à la période contemporaine, bien que sa disparition date théoriquement de 1789.

Constatant que la France a toujours su enfermer ses (ex-)colonies dans le carcan du protectionisme, nous sommes en droit de nous demander pourquoi les Iles du Nord de l'archipel guadeloupéen font exception, et n'ont jamais connu les systèmes de dépendance imposés ailleurs.

1.1.2 Trois éléments pour expliquer le développement et les statuts des Iles du Nord

Les statuts appliquées aux Iles du Nord dépendent, comme nous le verrons, en grande partie de leur développement chaotique, ainsi que de l'impossibilité de les défendre en cas de conflit avec les autres puissances européennes.

Trois grandes raisons peuvent expliquer l'autonomie "de fait" dont jouissaient les Iles du Nord (et qui, par là même, expliquent l'autonomie d'aujourd'hui qui découle de l'autonomie d'hier) : tout d'abord la "décapitation" administrative (par la perte de Saint-Christophe), puis le faible potentiel agricole, et enfin les multiples et puissantes influences étrangères.

1.1.2.1 La "décapitation" administrative de 1713

En premier lieu, il est indispensable de mettre en lumière le premier élément qui a poussé les Iles du Nord vers la voie de l'autonomie de fait. Il faut bien sûr rappeler que Saint-Martin et Saint-Barthélémy n'ont pas toujours été des dépendances de la Guadeloupe. En effet, les implantations françaises dans ces îles se sont faites à partir de ce qui était alors le centre de la colonisation française aux Antilles : l'île de Saint-Christophe, aujourd'hui partie de l'Etat de Saint-Kitt et Nevis (22)).

Déjà lors de la signature des accords de partage de l'île (reproduits page 9 du présent mémoire), c'est le "Sieur" Bernard de la Fond qui assiste à la signature côté français ; il possédait entre autres titres celui de " Lieutenant d'une compagnie françoise à Saint-Christophe " (23).

Il apparaît que ces deux îles ont toujours été des dépendances directes de Saint-Christophe, si bien qu'au début de la colonisation " le ravitaillement en eau s'effectue à partir de Saint-Christophe une fois par semaine " (24). Ce système colonisation "en cascade" semble en fait avoir été la norme :

" Chaque île mère eut ses filles. La Guadeloupe eut Sainte-Lucie, Les Saintes et Marie-Galante ; la Martinique s'annexa la Grenade, et Saint-Christophe essaima à Saint-Martin, Saint-Barthélémy, Sainte-Croix et la Tortue (25) "(26).

Il est vrai que tous les faits colonisateurs vinrent de Saint-Christophe et chaque fois qu'il fallut apporter de nouveaux colons, c'était toujours de Saint-Christophe qu'ils vinrent (27).

De même, à chaque fois que les îles furent évacuées pour raisons de guerre, c'est toujours vers Saint-Christophe que furent dirigés les habitants. Ainsi, lorsque l'on dut défendre l'île "mère" contre les Anglais, le R.P. DU TERTRE écrit encore :

" Messieurs de Saint-Laurent & de Chambré font partir des vaisseaux & des barques pour transporter les habitans des Isles de Saint-Barthélémy & de Saint-Martin, dans Saint-Christophe, & pour quelque expédition de guerre " (28).

Ensuite, toujours selon le même auteur, lorsque des Anglais furent chassés de Saint-Christophe, on donna leurs terres à des habitants des Iles du Nord (29).

Les auteurs ne manquent pas pour abonder en ce sens, et il est impossible de tous les citer.

Ainsi, lorsqu'en 1713 l'île de Saint-Christophe passait définitivement aux Anglais par le traité d'Utrecht (30), Saint-Barthélémy et Saint-Martin se retrouvaient privées de leur île "mère". Nous pouvons fort bien considérer que les Anglais auraient dû prendre Saint-Christophe avec les deux Iles du Nord - ces denières ne pouvant prospérer sans la tutelle de la première. Ils se désintéressèrent bizarrement de Saint-Martin et de Saint-Barthélémy, ainsi qu'en 1763 lors de la signature du traité de Paris, ce qui pour certains est un oubli (31).

Voilà donc Saint-Martin et Saint-Barthélémy littéralement livrées à leur propre sort. Certes, elles seront alors désormais rattachées à la Martinique, puis à la Guadeloupe (en 1763 seulement) (32). La distance (250 km de Pointe-à-Pitre) les séparant désormais de leur île de tutelle était énorme pour l'époque, ce qui représentait plusieurs jours de navigation (33) compte tenu des alizés contraires.

Par la perte de Saint-Christophe qui constituait leur lien naturel avec la France, les îles furent séparées de la Métropole dès le début de la colonisation. Elles durent alors apprendre à ne compter que sur elles-mêmes, puisque ce n'était pas en Martinique ou en Guadeloupe qu'elles allaient pouvoir vendre leur bétail ou leurs excédents agricoles. De 1648 (date de première colonisation) à 1713 (date du traité d'Utrecht), Saint-Martin et Saint-Barthélémy ne connurent que 65 ans de tutelle effective. Ceci constitue donc le premier élément expliquant pourquoi ces îles reçurent des statuts particuliers.

Si elles étaient devenues prospères, peut-être auraient-elles pu être administrées directement depuis la France comme la Guadeloupe, en recevant une protection militaire efficace, mais nous allons voir que ce ne fût pas le cas.

1.1.2.2 Les déboires agricoles des Iles du Nord

Déjà en 1667, le R.P. DU TERTRE, encore lui, signalait que Saint-Martin ne possédait qu'une terre fort sèche, dépourvue de bonnes eaux. Il y signalait tout de même des salines très prometteuses (34). Quant à Saint-Barthélémy, le Révérend-Père estimait à juste titre que la seule raison de la peupler était le magnifique port naturel (35).

Pourtant, dès le début de la colonisation, les hommes ont essayé de développer l'agriculture des Iles du Nord pour assurer une économie de subsistance ou, selon l'époque, pour permettre aux îles d'exporter quelques produits. Ceci mènera parfois à de significatives périodes de prospérité, surtout à Saint-Martin ; les évolutions agricoles des deux îles seront étudiés distinctement.

Les chiffres disponibles sont bien rares, et ils ne semblent pas être toujours exacts. Une des grandes causes d'erreurs venait du fait que les statistiques annuelles provenaient souvent des déclarations des colons redevables de l'impôt. Celui-ci avait pour assiette la "richesse" des colons, c'est à dire le nombre de carreaux cultivés, le nombre de bêtes, etc. ... Cependant, puisque l'impôt n'était pas levé aux Iles du Nord, les cas de fausses déclarations destinées à minimiser ces valeurs imposables sont à exclure, contrairement à La Guadeloupe et à la Martinique (36).

Un second type d'erreur doit toutefois être prise en compte : celui résultant des écritures erronées, portées par inadvertance ou négligence, dans les relevés statistiques. Il semble que ceci était monnaie courante sous l'ancien régime. Les archives contiennent même des séries entières dont les titres ont été intervertis. Ainsi le nombre de moutons d'une région est à chercher dans la colonne "nombre de boeufs", et vice versa, pour une année donnée. Les préposés aux statistiques ont aussi commis beaucoup d'erreurs de calcul, se trompant dans les additions de la colonne "total" (37), etc....

Sur une longue période, et en vérifiant que des erreurs identiques ne sont pas renouvelées constamment, les relevés erronés sont progressivement "gommés", au fur et à mesure que la série s'agrandit.

Ces chiffres sont donc utilisables sur le long terme (38), de façon à montrer les évolutions, et non pas pour déterminer un niveau de développement à un instant précis. C'est ce que nous allons faire.

1.1.2.2.1 A Saint-Martin

Saint-Martin a connu trois grandes périodes agricoles : celle de l'indigo, celle du coton, et celle de la canne à sucre, auxquelles nous rajouterons par commodité une quatrième période, celle de l'exploitation des salines.

Un tableau valant parfois mieux que de longs discours, voici synthétisés les chiffres cités par Yves Monnier (39) :

Tableau I : Principaux secteur d'activité de Saint-Martin (1650-1961).
années  indigo (40)  coton (41)  sucre (42)  sel (43) 
1650  . .
1686  27  . . .
1697  20  . . .
1732  . .
1769  . . .
1772  . 112  11  .
1775  . . 17  .
1784  . . 23  .
1786  . 198  24  .
1796  . 60  . .
1818  . 25  .
1848  . . . 357 805 
1849  . . . 762 300 
1850  . 1 377 400 
1863  . . . 3 600 000 
1961  . . . 3 500 

En transformant, pour chaque activité, les séries avec pour base 100 l'année de plus forte exploitation, nous obtenons le tableau d'indices synthétiques suivant :

Tableau II : Indices synthétiques d'activité de Saint-Martin (1650-1961).
années indigo coton sucre sel
1650  . . .
1686  100,0  . . .
1697  74,1  . . .
1732  . 12,5  .
1769  . . 8,3  .
1772  . 56,6  45,8  .
1775  . . 70,8  .
1784  . . 95,8  .
1786  . 100,0  100,0  .
1796  . 30,3  . .
1818 . 12,6  .
1848  . . . 9,9 
1849  . . 21,2 
1850  . . . 38,3 
1863  . . . 100,0 
1961  . . 0,1 

Le graphique suivant exploite le tableau des indices :

Graphique 1 : Evolution des indices d'activité à Saint-Martin, de 1650 à 1961.
 
 















nota bene : pour des raisons de lisibilité et d'espace, l'axe des abscisses indique les années où des chiffres sont disponibles, avec des distances chronologiques inégales.

Ce graphique nous est très utile. Tout d'abord, il apparaît clairement que pendant les 50 premières années d'occupation française l'île cherche sa voie, ne produisant que de l'indigo, qui fut rapidement concurrencé par celui venant des Indes (44). Du tabac (alors appelé pétun) avait été relevé comme faisant partie des cultures par le R.P. DU TERTRE (45) en 1663, mais aucun chiffre précis n'est disponible, et de toute façon le tabac devint monopole d'état en 1674, ce qui ruina cette première industrie (46).

L'économie locale va se refaire et, au début du XVIIIè siècle, les cultures du coton et de la canne sont introduites dans l'île. Ces deux activités s'installent tranquillement dans l'île pendant toute la première moitié du XVIIIè siècle, mais devront attendre 1769 pour connaître un très rapide accroissement. Elles culmineront en 1786. Ceci recoupe les observations de Christian Schnakenbourg qui signale que " l'île connaît un rapide développement économique dans la seconde moitié du XVIIIè siècle et qu'il n'est plus possible de la négliger comme antérieurement à la guerre de Sept Ans " (47).

En 1848, l'abolition de l'esclavage est fatale aux cultures nécessitant une main d'oeuvre nombreuse et bon marché. Ainsi disparaissent les cultures du sucre et du coton. Ce phénomène sera indéniablement accru par la montée en puissance des producteurs métropolitains de betterave sucrière, ainsi que par la pauvreté des sols de l'île qui ne permettent pas de culture si elle n'est pas hautement lucrative. L'industrie sucrière de Saint-Martin ne devait d'ailleurs son existence qu'à une conjoncture exceptionnellement favorable (48).

L'exploitation des salines prendra le relais pour assurer les exportations de l'île, mais culminera très vite en 1863 pour ensuite décliner lentement jusqu'en 1971, date de la dernière année d'exploitation de la saline de Grand Case, partiellement comblée pour permettre la construction de la piste d'aviation (49).

Mais surtout, encore plus que l'étude des différentes activités de l'île depuis son occupation française, ce que ce graphique nous montre c'est l'importance et le nombre des périodes "creuses" où l'île n'a pas su trouver d'activité lucrative : les 25 premières années d'occupation (1648-1675), puis une période de 30 ans (de 1700 à 1730), puis à nouveau 30 années (de 1820 à 1850), et pour finir quatre vingt terribles années (de 1900 à 1980 approximativement).

On le voit très clairement, l'économie de Saint-Martin n'a cessé de passer de période fastes en périodes maigres depuis sa colonisation. Et ceci explique pourquoi on est amené à trouver tantôt des textes enthousiastes, tantôt des textes décrivant une situation moribonde, lorsque l'on effectue des recherches historiques sur l'île.

Une nouvelle période s'est amorcée récemment par l'arrivée massive du tourisme dans l'île, période qui sera l'objet de la deuxième partie du mémoire.

Saint-Barthélémy a connu quant à elle un développement encore plus singulier que celui de Saint-Martin.

1.1.2.2.2 A Saint-Barthélémy

On l'a déjà souligné, les français ont pris possession de Saint-Barthélémy plus pour le port naturel qui s'y trouve (50) que pour la qualité de ses terres. Et s'il fût possible de trouver des chiffres exploitables sur l'histoire du développement économique de Saint-Martin, ce n'est pas chose aisée pour Saint-Barthélémy.

Ce qui est sûr par contre, c'est que l'agriculture a toujours été vivrière, sans aucune sorte d'exportation. Les Suédois ont bien essayé d'introduire la canne à sucre (51), malgré les faibles précipitations et le relief accidenté, mais il faut souligner que Saint-Barthélémy fut la seule île qu'ils n'aient jamais possédée sous les tropiques. On ne peut douter que les quantités de sucre produites furent infimes. Déjà en 1713, le Gouverneur Général Phelipeaux signalait au Ministre de la Marine :

" Saint-Barthélémy est une petite île sèche et pierreuse n'ayant aucun terrain où on puisse établir une seule sucrerie " (52).

La preuve la plus flagrante de la pauvreté du sol se lit aujourd'hui encore dans les caractéristiques ethnologiques de la population : blanche elle est restée, car la pauvreté des sols n'a jamais permis à ses habitants de faire venir des esclaves (53), empêchant ainsi le métissage si courant dans les Caraïbes (54).

C'est pourquoi il est impossible d'étudier les différents développements agricoles à Saint-Barthélémy, comme nous l'avons fait pour Saint-Martin, car il n'y a pas eu de développement agricole significatif dans cette île. Encore une fois, la preuve irréfutable est l'absence de main d'oeuvre agricole (les esclaves) pendant toute la période coloniale.

" Cette collectivité de petits blancs continue à se consacrer [lors de la départementalisation en 1946] à ses activités traditionnelles de toujours que la période suédoise n'a pas changées : la culture vivrière, l'élevage et la pêche. Au temps de l'Ancien Régime, furent essayés successivement la culture du tabac, celle de l'indigo, celle du coton, celle de la canne à sucre et, enfin, celle de l'ananas. Mais l'île, pauvre en bon sols et mal arrosée, n'était décidément pas le lieu idéal pour ce genre de cultures. Voilà pourquoi le paysage de plantation est inexistant à Saint-Barthélémy " (55).

Certes, les Saint-Barths ont été pendant longtemps des exportateurs de bovins, mais il s'agissait plutôt de réexportation vers les autres îles françaises d'animaux provenant des îles alentours. Ce n'était pas à proprement parler de l'agriculture, mais du commerce. On pourrait en dire de même des Suédois qui se servaient de l'île non pas comme une base productive, mais comme une plate-forme d'échange. A Saint-Barthélémy, il y eu du commerce, mais pas d'agriculture.

Les Suédois furent donc les premiers grands commerçants de Saint-Barthélémy. Ceci représente la troisième raison expliquant l'autonomie de fait des Iles du Nord car, après la "décapitation" administrative et les déboires agricoles, ce sont les influences étrangères qui éloignèrent encore un peu plus les deux îles de leur Métropole.

1.1.2.3 Influences étrangères

Emanant de la Caraïbe tout entière, et parfois même de plus loin encore, les influences étrangères sur les Iles du Nord furent très fortes. Les Antilles néerlandaise, les îles Vierges Américaines et Britanniques, Puerto-Rico, les Etats Unis et la Suède ont tous influencés fortement le développement de Saint-Martin ou de Saint-Barthélémy.

De nombreuses formes d'influence sont à dénombrer, que se soient le partenariat économique, l'accueil de population des Iles du Nord fuyant la misère, ou encore la gestion directe d'une puissance étrangère, comme ce fut le cas pour Saint-Barthélémy.

1.1.2.3.1 Influence suédoise sur Saint-Barthélémy

En 1784, la France céda Saint-Barthélémy aux Suédois, qui en prirent le commandement effectif le 7 mars 1785. En contrepartie, la France reçu un droit d'entrepôt dans le port de Göteborg (Suède). Sous tutelle d'une puissance européenne neutre, Saint-Barthélémy allait se propulser comme l'un des grands centres du commerce de transit au Antilles. L'intérêt pour les Suédois, alors dénués de toutes colonies, était à l'origine de se ravitailler à moindres frais en produits tropicaux ; mais aussi d'être tenus renseignés directement des événements qui se produisaient dans l'hémisphère occidental au sud des Etats-Unis (56).

Ernst Ekman (57) ajoute en ce sens que la fourniture en produits coloniaux tels que le sucre, le tabac ou le café épuisait " les précieux lingots du trésor national " (58) de la Suède. On le sait, Saint-Barthélémy n'est pas île à pouvoir fournir massivement ces produits par son sol, ainsi comprend on facilement que les Suédois aient instauré un statut de port franc dans leur nouvelle possession, de manière à attirer une part du trafic commercial d'Amérique. Ils sont d'autre part les premiers grands bâtisseurs et organisateurs de l'île, en apportant ou en construisant toutes les infrastructures nécessaires à leur commerce.

" Les premiers Suédois arrivèrent au printemps de l'année 1785 et se mirent au travail pour créer une ville, puisqu'il n'en avait existé aucune auparavant, et pour rendre l'île et la mère-patrie prospères. Des édifices publics, ainsi que des entrepôts furent bâtis, on construisit des fortifications défensives, (l'actuelle station météorologique est édifiée parmi les ruines du fort Gustave), on fit des études pour établir le tracé des rues, des lots de terre furent arpentés, affermés et vendus, et le cadastre de l'île fut élaboré. Il faut dans une grande mesure attribuer le mérite de la haute qualité de ce travail à l'habile secrétaire du Gouvernement, le Dr Samuel Fahlberg, qui était correspondant de l'Académie des Sciences suédoise. Le premier Gouverneur, Samuel M. Von Rayalin, augurait bien de l'avenir de l'île, surtout dans le cas où il y aurait une guerre. Il se demanda s'il devait suivre le précédent créé par le gouverneur danois de Saint-Thomas au cours du dernier conflit anglo-français et permettre aux navires étrangers de quitter Saint-Barthélémy avec un pavillon suédois après versement d'une somme rondelette à la couronne. Même s'il constatait que les Français avaient négligé l'île, il espérait bien que les Suédois pourraient mieux faire [...] " (59).

Le baron Staël de Holstein, moins connu que sa femme (Madame de Staël), mais qui signa la convention de cession de l'île en 1784 en tant que ministre des affaires étrangères de la Suède (60), demanda à Thomas Jefferson son opinion écrite concernant le développement de Saint-Barthélémy. Jefferson, un des père de la Constitution américaine, répondit en préconisant l'instauration d'un port entièrement franc (61).

Le commerce démarre fort vite, d'autant plus que la Suède, en tant que pays neutre, accepte le commerce avec tous : Français, Anglais, Hollandais, Espagnols, Danois (alors établis à Saint-Thomas et à Sainte-Croix) et plus tard Américains. Victor Hugues, pour la Guadeloupe, avait par exemple mis en place deux agences de commerce chargées des achats et des ventes à l'extérieur, qui transitaient par les îles neutres :

" Les produits de l'agriculture guadeloupéenne, essentiellement le café, et les prises des corsaires sont vendus : les lieux de vente sont Saint-Barthélémy, une colonie suédoise à l'époque, et surtout les îles alors danoises de Saint-Thomas et de Sainte-Croix " (62).

Cette époque suédoise reste encore aujourd'hui dans les esprits comme l'Age d'Or de Saint-Barthélémy, car le développement a été très rapide, et fort conséquent. Lors de la cession à la Suède en 1784, l'île ne comptait que 739 habitants, et passait à 5 492 en 1812 (63). Selon les mêmes sources, de 1791 à 1814, il accostait annuellement et en moyenne 1 550 navires à Gustavia ! Le commerce avec la jeune république américaine était des plus florissant. Un consul des Etats-Unis fut même nommé à Gustavia dès le début du XIXè siècle (64) !

La vivacité de l'île devint telle qu'elle fut rapidement un des atouts de la politique commerciale de la Suède. Il y eut même des craintes d'une expédition russe sur Saint-Barthélémy, les Scandinaves étant en guerre contre la Russie depuis 1788 (65) !

Ensuite, la situation changea brusquement car, avec la chute de Napoléon, vint une période de paix plus stable entre les puissances Européennes, en comparaison avec la période allant de la Révolution à l'Empire. Cette période de paix relative, pendant laquelle la Suède ne pu plus jouer à fond la carte de la neutralité, diminuait l'intérêt commercial de Saint-Barthélémy. D'autre part, " la concurrence de Saint-Eustache et de Saint-Thomas, le reprise du commerce entre les Antilles Britanniques et les Etats-Unis, le retour aux relations directes entre les îles et leurs métropoles respectives firent décliner Gustavia. Aussi, en 1834, Saint-Barth ne comptait plus que 3 720 habitants "(66).

Toujours selon André-Louis SANGUIN, l'île devint une source de dépenses de plus en plus importante, tant et si bien que la Suède chercha à s'en débarrasser définitivement. Ce fut fait le 10 août 1877 par la signature d'un traité avec la France, soumettant la rétrocession à un plébiscite local. " Celui-ci ayant été favorable (351 oui, 1 non), le transfert fut signé à Paris le 31 octobre 1877, et le 16 mars 1878, Saint-Barth redevenait partie intégrante de la colonie de la Guadeloupe " (67). Précisons, pour être complet, que l'île n'était plus alors peuplée que de 2374 habitants (contre 5 492 en 1812), et que cette rétrocession était agrémentée du paiement par la France de 400 000 francs or (68).

Mais les influences étrangères dans les Iles du Nord ne se limitent pas à la présence suédoise de presqu'un siècle. Américains, Anglais et Néerlandais ont eux aussi fortement influencé le développement de Saint-Martin et de Saint-Barthélémy.

1.1.2.3.2 Autres influences étrangères sur les deux îles

La période suédoise de Saint-Barthélémy ne saurait être la seule influence étrangère ayant existé sur les Iles du Nord, loin de là. Sous des formes différentes, tels que les liens commerciaux ou les terres d'accueil en période de disette, certains pays proches ont su assumer les fonctions auxquelles la Métropole se soustrayait.

a) Influence américaine et Saint-Eustache

La présence toute proche du géant américain a forcément fait naître des liens étroits. Même les îles françaises mieux surveillées, comme la Guadeloupe et la Martinique, commerçaient frauduleusement avec les Etats-Unis (69), alors il est évident que les Iles du Nord, les moins surveillées, ont connu un trafic commercial encore plus intense avec les treize ex-colonies d'Amérique du Nord.

Cependant, les liens commerciaux semblent s'être opérés par l'intermédiaire d'îles à statut de port franc, comme Saint-Eustache ou Saint-Thomas. La proximité, entre autres, de Saint-Eustache n'a pu que vivifier le commerce des Iles du Nord. Déjà " en 1784, le président de Peynier se demandait à quoi pouvait bien servir Saint-Martin, car, disait-il, en temps de guerre l'île est indéfendable, et en temps de paix, toute sa production va à Saint-Eustache, d'où elle passe aux Etats-Unis.

C'est sans doute à cette liberté, contre laquelle les administrateurs ne pouvaient rien, que Saint-Martin a dû de se développer, dans le dernier tiers du XVIIIe siècle " (70).

L'importance de Saint-Eustache prit des proportions énormes en ce qui concerne le commerce déguisé avec les Etats-Unis, et les cargaisons étaient réexpédiées vers les USA en tant que produits britanniques, alors qu'ils étaient bien souvent français ou espagnols à l'origine (71).

Et on ne peut pas en vouloir aux Saint-Martinois et aux Saint-Barths d'avoir cherché à développer leur commerce, malgré leur présence trop au nord des routes commerciales reliant la France et ses colonies.

b) influences de Sint-Maarten et de Curaçao

Il est une autre forme d'influence étrangère sur les Iles du Nord, émanant cette fois des Pays-Bas, ou plus exactement des Antilles Néerlandaises, puisque ces dernières se sont émancipées très tôt (72).

Car il ne faut pas perdre de vue que Saint-Martin est divisée en deux parties, et que le passage de l'une à l'autre s'effectue sans aucun contrôle. Déjà dans l'accord de 1648 était convenu la libre circulation des habitants dans l'île. A ce sujet, une anecdote historique des plus significatives se tient dans le récit que fait Johan HARTOG dans l'édition en anglais d'un de ses livres :

" Lorsque la France abolit l'esclavage en 1848, des problèmes apparurent à Saint-Martin, où il suffisait aux esclaves hollandais de dévaler la colline en direction de Marigot de façon à être libre. [...] En 1863, l'esclavage fut aboli par les Pays-Bas [...] " (73)

L'abolition des droits de douane et des contributions indirectes dans les zones hollandaise et française en 1939 permit aux relations commerciales et économiques de se développer entre les deux parties de l'île. Mais surtout, ceci mit fin à la contrebande organisée entre le nord et le sud, et prépara le terrain pour le développement du tourisme (74).

Vers Curaçao, l'influence étrangère ne s'est pas caractérisée par des trafics commerciaux comme avec les Etats-Unis ou la partie sud de Saint-Martin, mais plutôt sous la forme d'émigration de la main d'oeuvre pendant les périodes de vaches maigres.

En 1915, de gigantesques raffineries de pétrole furent implantées par la Shell à Curaçao (et en 1928 par Esso à Aruba (75) de façon à pouvoir transporter et traiter le pétrole brut extrait du lac Macaraibo, à la frontière entre la Colombie et le Vénézuéla, pays proches des îles néerlandaises. De nombreux Saint-Martinois et Saint-Barths y émigrèrent, car un fort besoin de main d'oeuvre se faisait sentir au début (76). Dans ce sens, Maurice BURAC signale une baisse de 18 % de la population de Saint-Martin entre 1920 et 1929, et ajoute :

" L'essor de l'industrie pétrolière dans les îles Curaçao provoqua d'abord une forte émigration des hommes, à partir de 1923, vers Curaçao, et à partir de 1928, vers Aruba. Dans un premier temps, ces travailleurs rapatrièrent une partie de leurs salaires aux familles [...]. Dans un deuxième temps, des regroupements familiaux eurent lieu, avec la fixation des familles entières à Curaçao et à Aruba. Les Iles du Nord connurent alors une forte dépopulation " (77).

Certes, l'auteur de ces lignes parle ici des Iles du Nord néerlandaises (Sint-Maarten, Saba et Saint-Eustache), mais grâce à leurs relations de bon voisinage avec les Hollandais de Saint-Martin, les Saint-Martinois français bénéficièrent des mêmes conditions d'immigration que les citoyens néerlandais (78).

c) Autres terres d'exil

Il faut surtout noter que lorsqu'il y a une émigration, ce n'est que pour des raisons économiques, et non pas culturelles. C'est à dire, par exemple, que le sort des Saint-Martinois français n'était pas strictement lié à celui des Saint-Martinois néerlandais. J'en veux pour preuve ces statistiques reportées par Johan Hartog (79) concernant la population de Saint-Eustache en 1974 :

    lieu de naissance 
    nombre de personnes 
    lieu de naissance 
    nombre de personnes 
    Population 

    totale : 

    Saint-Eustache 
    960
    Hongkong 
    1
    1 422 personnes
    Sint-Maarten
    39
    Saint-Thomas 
    2
    Saint-Martin
    3
    Tortola 
    1
    Saba 
    17
    Sainte-Croix 
    3
    Aruba 
    66
    Guyana 
    1
    Bonaire 
    2
    Saint-Vincent 
    3
    Curaçao 
    76
    Grenade 
    1
    Pays-Bas 
    22
    Dominique 
    2
    Surinam 
    1
    Saint-Christophe 
    135
    Etats-Unis 
    28
    Nevis 
    31
    Anguille 
    19
    Saint-Domingue
    5
    Barbuda 
    1
    Saint-Barthélémy
    1
    Chine 
    1
    Bahamas 
    1

On constate que les personnes originaires de Sint-Maarten sont treize fois plus nombreuses que celles originaires de la partie française de Saint-Martin. On peut donc en conclure que, malgré un même lieu de naissance (l'île de Saint-Martin), les populations ne connaissent pas exactement les mêmes pôles d'attraction.

Les habitants des Iles du Nord ont en effet connu d'autres terres d'exil, lorsque la misère les chassait de chez eux :

" Le relief difficile, la pauvreté des sols, la sécheresse endémique et la surcharge démographique (90h/Km2) poussaient depuis longtemps une partie des Saint-Barths à l'émigration temporaire ou définitive. Les Iles Vierges américaines et, en particulier Saint-Thomas, furent leur terre d'exode préférée. On évalue à 2 000 les Saint-Barths établis à Saint-Thomas, notamment dans le quartier de French Town. Ce mouvement d'émigration s'était d'ailleurs précisé et accentué à la suite de la cession aux Etats-Unis, en 1917, des Iles Vierges par le Danemark. Ce flux traditionnel explique à lui seul la stagnation démographique : 2.174 habitants en 1875 ... 2.079 en 1954 " (80).

Ce qui est valable pour Saint-Barthélémy l'est aussi pour Saint-Martin. L'émigration y ressemblait au début du XXè siècle à une fuite devant la misère, puis les mouvements vont se préciser et progressivement s'orienter vers deux lieux d'embauche : Curaçao, on l'a déjà dit, mais aussi les plantations de canne à sucre de Saint-Domingue (81). Certains s'expatrièrent même à Cuba, Puerto Rico, ou encore à Saint-Kitts pour travailler dans les marais salants (82).

Ressortent de cette analyse toute la diversité et la spécificité des rapports entre l'étranger et les habitants français de Saint-Martin et de Saint-Barthélémy. Comparés à ceux des autres îles françaises, ces hommes ont connus beaucoup plus de contacts avec l'extérieur : Sint-Maarten bien sûr, mais aussi Curaçao, Aruba, Saint-Thomas, Sainte-Croix, Cuba, Puerto Rico, Saint-Domingue et les Etats-Unis, sans oublier la période suédoise de Saint-Barthélémy !

On voit ainsi comment les deux îles ont bénéficié de beaucoup de liberté au cours de la période coloniale (83), ce qui peut leur laisser le sentiment d'avoir été fortement délaissées (84), abandonnées comme des jouets qui, dès le début, n'auraient pas amusé.

Délaissées, elles ont dû se débrouiller, non sans succès parfois, pour faire survivre leurs économies dans un environnement politique particulièrement tendu et instable. Le pouvoir de l'administration publique française était limité à un rôle d'encadrement formel, ne pouvant même pas s'opposer à l'implantation des étrangers dans l'île (85).

C'est pourquoi aujourd'hui le regain d'intérêt de la part de la Métropole, alors que la chance semble sourire aux deux économies par le biais du tourisme, est parfois mal perçu.

Par cet état d'esprit, et parce que les statuts des Iles du Nord sont légèrement flous, les représentants locaux tentent d'obtenir, au niveau fiscal essentiellement, des avantages conséquents.

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